Fès: Une nouvelle vie pour le Maristane de Sidi Frej-De notre correspondant permanent, Youness SAAD ALAMI

Autrefois berceau du savoir et des grandes familles, la médina de Fès, au passé glorieux, colmate ses brèches en vue d’une renaissance tant espérée. En effet, les multiples programmes de réhabilitation visent à sortir le tissu ancien de sa léthargie économique de plus en plus pesante.

Dans la cité des 12 siècles d’histoire, la vulnérabilité est très palpable. Les mendiants, vagabonds et…fous inhibent l’image d’une cité millénaire, hospitalière et mère des villes impériales. Les souks, exposant jadis des produits d’artisanat, se sont transformés, hélas, en hypermarché chinois où montres, smartphones, et lunettes solaires bon marché sont proposés tout au long d’El Attarine (parfumeurs). Une métamorphose faisant plaisir à la cruauté du commerce au détriment de l’histoire et de la mémoire collective. D’où la nécessité d’une véritable réorganisation des marchés de la médina.

En attendant, le programme complémentaire de valorisation des monuments historiques lancé dernièrement entend panser l’image de la vielle médina. D’un budget de 583 millions de DH, le projet royal est crucial dans le sens où il faut d’abord sauver la mémoire d’un patrimoine historique et donc forcément symbolique et culturel d’une médina qui constitue la mémoire vivante de notre civilisation marocaine. Pour Faouzi Skali, anthropologue et sage de la Haca, «l’enjeu est justement de se référer à une quête ancrée dans une profondeur de champ historique». «Une fois cette phase établie, et elle est essentielle, il s’agit de faire vivre tous ces lieux restaurés, et la médina dans son ensemble, par de nombreux projets culturels qui sont porteurs d’un impact social et économique», poursuit-il.

Faisant partie des axes prioritaires du nouveau programme de valorisation, la réhabilitation des monuments historiques et lieux emblématiques nécessitera un budget prévisionnel de 109,5 millions de DH. Y sont concernés les sites de Souk Semmarine, l’Hri Boutouil, les norias Moulay Abdellah et Jnane Sbile, le répartiteur du réseau d’eau traditionnel à Boujloud, l’horloge hydraulique, le musée de la culture juive, le musée Batha, le cinéma Boujloud, les murailles, les tombeaux Mérinides, l’illumination des Monuments, et le Maristane Sidi Frej. «Nous avons opté pour la méthode du recasement. Ainsi, au lieu d’arrêter toute activité commerciale lors des travaux de restauration, nous allons d’abord préparer des sites d’accueil pour les commerçants avant de lancer les chantiers», explique Fouad Serghini, directeur de l’Agence de développement et de réhabilitation (Ader-Fès). Selon lui, «la restauration du Maristane Sidi Frej (1), à titre d’exemple, est conçue de manière à ce que le site puisse retrouver une fonction sanitaire comme dans le passé». Signalons que le Maristane de Sidi Frej, fondé au XIIIe siècle, situé en pleine médina de Fès et considéré comme l’un des équipements les plus importants de la ville historique. Devenu, à cause des affres du temps «souk El Henna», ce complexe unique, qui avait servi de modèle pilote pour la construction de «maristanes» (hôpital psychiatrique jusqu’au 20ème siècle), aussi bien au Maroc qu’en Espagne, devra être réhabilité pour permettre, entre autre, sa réutilisation en tant qu’espace de médecine douce. Le projet de réhabilitation de cet édifice prestigieux qui avait fait l’objet de multiples chroniques littéraires et scientifiques internationales avant le protectorat, prévoit la restauration de la structure existante, l’aménagement de l’environnement immédiat, et le transfert des activités existantes vers un nouveau Fondouk à proximité. D’un coût prévisionnel de 17 millions de DH, la réhabilitation du Maristane de Sidi Frej ambitionne la création d’une unité de soins comprenant des salles d’auscultation, de préparation de médicaments, des blocs administratifs et sanitaires ainsi qu’un musée de médecine traditionnelle, un carrefour de vente de plantes médicinales, une bibliothèque et une salle de conférences. Situé à proximité du mausolée de Moulay Idriss, à mi-chemin entre les souks El Attarine et du henné que sépare une porte appelée «porte de délivrance» (bab el faraj), le Maristane est actuellement utilisé en tant que marché de produits hétéroclites et divers (poterie, céramique, produits cosmétiques traditionnels). En tout cas, la sauvegarde de ce site donnera aux générations futures la possibilité de revisiter l’histoire de cet important patrimoine, qui au fil du temps, a perdu ses fonctions authentiques. L’épopée du Maristane de Sidi Frej, est selon les historiens, intimement liée à celle de la grandeur et de la décadence de la dynastie mérinide.

Pas question d’encourager l’assistanat

Evidemment, l’opération de valorisation des monuments (2018-2023) nécessitera des négociations avec les occupants. Mais, ceci ne devrait pas trop durer, car une bonne partie des travaux sera entamée entre septembre et décembre. Par ailleurs, il n’est plus question d’indemniser les bénéficiaires de ces projets, comme c’était le cas pour la rénovation de Kissariat El Kifah, et bien d’autres sites historiques. Pour rappel, des commerçants touchaient une prime mensuelle (de fermeture) de 3.000 DH. Ils avaient, en plus, profité gratuitement d’une restauration de leurs magasins. Ce qui a encouragé l’assistanat. Et aujourd’hui, les commerçants de la médina, souffrant d’une crise économique, attendent impatiemment le lancement du chantier, pour bénéficier de la «prime». Or, ils pourraient en rêver. Car, l’objectif primordial de ce projet est de faire de la médina un laboratoire pour un véritable modèle de développement humain et économique porté par le vecteur culturel, historique et traditionnel. Pas, un modèle de rente.