Fès: La tannerie Chouara retrouve son lustre d’antan

  • Enfin opérationnelle, après un vaste chantier de restauration
  • C’est le site le plus fréquenté de la médina, avec plus de 90% des visiteurs

La restauration des tanneries de la médina de Fès a donné un nouvel élan à un secteur artisanal, grand pourvoyeur d’emploi et d’attraction touristique par excellence. La tannerie Chouara, à elle seule, attire plus de 90% des visiteurs marocains et étrangers de la ville (Ph. YSA)

Descendre les escaliers pour remonter le temps. C’est ce que font quotidiennement les touristes qui visitent la tannerie Chouara à Fès. Tous ceux qui ont vécu dans cette cité, ou qui l’ont visitée au moins une fois, le savent. Le labyrinthe des ruelles de la médina livre ses secrets seulement aux plus curieux. Fès est aussi une ville intemporelle. Un lieu où il fait bon vivre, où une alchimie secrète s’est établie entre la vie des sens et celle de l’esprit. Sa médina est à elle seule un voyage. Des visiteurs du monde entier s’invitent entre ses murs. Un des endroits les plus visités, la tannerie Chouara. L’édifice reçoit 90% des touristes de la ville. Il est de plus en plus convoité depuis sa récente restauration, menée à l’initiative du Souverain.

Située au quartier Blida, en face de la Zaouïa Sidi Hammoumi et Derb El-Mitter, cette tannerie offre un tableau complet de l’artisanat local. S’étalant sur près de 7.200 m² dont 4.000 m² couverts, elle comprend 193 ateliers, occupant plus de 419 artisans et produisant quotidiennement de 2.977 à 5.132  peaux de cuir traitées. Une fabrique que l’on découvre à partir des terrasses de quelques maisons mitoyennes transformées en ateliers-bazars. Prescrits sur tous les guides de voyage, ces commerces s’ouvrent aux visiteurs en échange d’un lèche-vitrines guidé. Sur 3 ou 4 terrasses, on sert aussi du thé à la menthe mélangé aux fleurs d’orangers et des gâteaux. La vue est imprenable sur ces alvéoles de couleurs chatoyantes, la réalité est tout autre… à saisir en photos !

Ici, la journée démarre tôt le matin et se termine tard le soir. Les petites marches qui mènent vers la tannerie témoignent de la détermination de ces artisans «prisonniers des bassins». Ils bravent les conditions pénibles, le climat, et les odeurs pour travailler le cuir. Leur tannerie accueille les visiteurs par une fontaine où l’eau coule à flot. Situés souvent à proximité des cours d’eau et généralement loin des quartiers résidentiels, les tanneurs participent activement à l’économie de la cité. En effet, le tannage est une activité ancestrale. Il permet de transformer la peau des animaux, matière vivante, en cuir incorruptible et souple.

A Chouara, après un répit de quelques mois «payés», le temps de mettre à niveau les bâtiments, les tanneurs ont retrouvé leurs cuves. Opérationnelle depuis quelques semaines, leur tannerie est l’une des trois tanneries traditionnelles encore existantes dans la médina de Fès. Elle est la plus grande de par sa taille et se compose d’une centaine de fosses où l’on traite le cuir, offrant ainsi un beau spectacle aux visiteurs. Actuellement, les peaux livrées sont en majorité bovines (El baguri). Elles servent à confectionner des blousons, sacs et chaussures. Mais bien avant, il faut les travailler dans les cuves remplies de produits et de couleurs variées. «Nous utilisons des produits végétaux comme le sel, la fiente de pigeons, et la chaux. Notre tannerie produit le cuir de mouton, de bœuf et de chèvre, utilisé sur place par différents artisans, tels que les cordonniers, les babouchiers, les sacochiers, les selliers, etc.», explique un tanneur. «Pour obtenir la couleur, on utilise le tannin, l’écorce de grenade, la poudre de coquelicot», poursuit-il. Une dizaine d’opérations aussi délicates que méticuleuses est nécessaire pour nettoyer les peaux, les assouplir, les sécher, les amincir et les lustrer, à la fin, avec de l’huile. Bref, avant d’être remises aux maroquiniers, les peaux doivent subir des opérations ordonnées. Le cuir qui en résulte passe à la technique suivante du dolage où la peau est raclée, poncée, aplanie et dégrossie pour aboutir à la phase du lissage et de la teinture. Celle-ci se fait dans des bains et dure quarante jours, pendant lesquels les pigments naturels sont mélangés avec un liquide fixant les couleurs. Enfin, le séchage consiste à étendre les peaux fabriquées sur la paille ou la terrasse d’un atelier. Les conditions de travail sont pénibles et seuls les plus gaillards y résistent. A noter que le tannage des cuirs offre du travail pour plus de 1.000 personnes à Fès. Il était, autrefois, source de richesses. L’adage fassi disait avec fierté: «Dar dbagh, dar dhab», la tannerie est une mine d’or. Grâce à l’opération de mise à niveau des trois sites de production de cuir qui s’inscrit dans le cadre du programme de la restauration de 27 monuments, ce métier est préservé. L’opération a coûté quelque 75 millions de DH (hors études). Elle vise à insuffler une nouvelle dynamique au secteur et surtout à éviter des drames d’effondrement de sites historiques.

 

Une nouvelle taxe urbaine

En application d’une décision communale, les bazaristes, commerçants et autres qui offrent une vue panoramique sur Chouara devront payer désormais une mensualité permanente au profit de l’association des tanneurs. C’est ce qui ressort d’un arrêté communal voté à l’unanimité en avril 2015. Signalons que les tanneurs de la médina produisent quotidiennement environ 10.000 peaux traitées. De quoi alimenter plusieurs activités de cuir. Sauf qu’actuellement, le secteur vit des moments difficiles alors qu’il était la référence de la ville. En tout cas, le soutien de cette activité permettrait de préserver l’emploi et de sauvegarder une activité économique et un pan important de l’artisanat national. Et c’est dans cet objectif que ce projet a été proposé, adopté et encouragé par le Roi.